samedi 6 décembre 2014

Les Amérindiens dans la Grande Guerre

(...) La volonté de s’engager a également pu venir de l’amitié nouée avec des Français aux temps de la Nouvelle France et avec les Canadiens francophones qui continuèrent à entretenir des relations de commerce et d’amitié avec les Amérindiens. Ces relations n’étaient pas entachées par le colonialisme. Les Anglais établirent davantage de forts en territoire amérindien et avaient de réelles ambitions coloniales. Lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui vit Londres conquérir la Nouvelle France, les Amérindiens prirent fait et cause pour les Français.

Impatient de combattre en France

Le commerce de la fourrure avait permis de nombreux mariages mixtes. Encore aujourd’hui, de nombreux Amérindiens portent des noms de famille d’origine française. C’est mon cas. Au moment de la première guerre mondiale, certains se sont donc dit « allons en France ». Il y a même un soldat de White Earth, la réserve dont je suis originaire, William Hole-In-The-Day, qui avait déjà pris part à la guerre hispano-américaine (1898) et qui était tellement impatient de combattre en France qu’il est parti au Canada pour s’y enrôler début 1917, avant que les Etats-Unis n’entrent en guerre. D’autres considérations ont pu entrer en jeu au moment de rejoindre l’armée, telles que la gêne à l’idée de se retrouver seul avec les femmes et les enfants si l’on n’allait pas se battre…
Nombre de soldats amérindiens sont revenus de la guerre bardés de décorations. Au cours de mes recherches, je n’ai trouvé aucune pièce d’archive montrant qu’un soldat amérindien avait été sanctionné pour son manque d’engagement, avoir voulu déserter, etc. Une camaraderie avec les Blancs aux côtés desquels ils avaient combattu s’est aussi nouée, faisant naître un véritable sentiment d’égalité entre les races.
Le retour a néanmoins été embarrassant pour les autorités américaines. Car ces soldats rentraient dans une réserve fédérale, un territoire occupé par un pays qui ne les reconnaissait pas en tant que citoyens. Et donc, en 1919, le Congrès a adopté une loi qui accordait les pleins droits civiques aux vétérans amérindiens qui en faisaient la demande.
Aucun ne l’a fait, car chacun estimait sans doute ne pas avoir à quémander. Il a donc fallu attendre 1924 avant que la pleine citoyenneté ne soit accordée à tous, sans aucune formalité administrative. Ce délai s’explique sans doute par le fait que le lobbying mené à Washington visait d’abord à améliorer les conditions de vie dans les réserves, augmenter les rations, combattre la corruption, arrêter le détournement de fonds.
Aujourd’hui, les Amérindiens et leurs institutions entretiennent la mémoire des vétérans. La réserve de White Earth a construit un mémorial pour les soldats morts au combat. Les Américains dans leur ensemble portent peu d’attention à la première guerre mondiale, et a fortiori à la participation amérindienne dans ce conflit, mais cela pourrait changer au cours des prochaines années, lorsque, en 2017, débuteront les commémorations de l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Gerald Vizenor, est né en 1934 à Minneapolis puis élevé dans la réserve de White Earth (Minnesota), Gerald Vizenor est un poète et écrivain amérindien anishinaabe. Il est professeur émérite à l’université de Californie, Berkeley. Son plus récent roman, Blue Ravens (“Corbeaux bleus”, Wesleyan University Press, 300 pages, 18 euros, non traduit), raconte la vie de soldats de deux frères, également originaires de White Earth, qui découvrent la France à la faveur de la Grande Guerre. En France, il a fait paraître le roman Crâneurs (Editions du Rocher, 2007)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/11/14/les-amerindiens-dans-la-grande-guerre_4523992_3232.html#ZLxjkieTz6wMYW53.99

samedi 30 août 2014

French workers aren't as lazy as you think

Despite France’s admittedly complex labor regulations, French workers are about as productive as American workers.

There are few things Americans do better than make fun of France.
Perhaps aside from the French army’s World War II-era ineptitude, French work habits is our favorite piece of fodder. Last year, when a collective bargaining agreement between overtime-exempt French employees in the tech sector prevented those workers from being required to check their emails for longer than 13 hours per day, the English-speaking media gleefully (and erroneously) produced countlessheadlines proclaiming that France had banned workers nationwide from checking their email after 6 p.m.
The Anglophone world also has a seemingly endless fascination with France’s famous 35-hour work week. Could it really be that in an age when Americans feel like they are spending more and more time at work, French workers can get away with a 9-to-4 shift five days a week?
The simple answer is no.
Even though France’s new economy minister is making headlines by calling into question some of the details of his country’s 35-hour work week policy, the regulation isn’t really all that much different from those in place in the U.S.
The 35-hour work week was instituted in France in 1998 as part of an effort to create more jobs, based on the logic that if people were working fewer hours, firms would have to hire more workers to compensate. And, just like in the U.S., where there is a 40- hour work week, French workers are free to work more than 35 hours, it’s just that they have to be compensated with overtime pay or flextime if they do. In the U.S., employers often have to pay non-exempt workers time-and-a-half for hours worked beyond 40 per week. In France, workers are paid 1.25 times their normal salaries for weekly hours worked between 36 and 44, and 1.5 times those worked beyond that.
And at the end of the day, French workers put in an average of about 39.5 hours per week, not far behind the Eurozone average of 40.9 hours per week, according to a report from the European Green Foundation. The main difference in working hours and income between France and the U.S. boils down to the fact that French law mandates 30 paid days of vacation, or five weeks. But this is the norm across Europe. Countries like Germany, which is often considered a much more business-friendly environment than France, require 34 days of paid vacation.
As a result, French workers are on the job for more total hours on average per year than their German counterparts, according to the most recent OECD data.Screen Shot 2014-08-28 at 2.42.24 PM
Much of the differences in the income of wealthy countries can simply be explained by variations in required paid vacation. Sure, the U.S. has higher GDP per capita than some of its wealthy peers like France, but when you control for the number of hours worked, the differences are much less stark. As you can see from the following chart, France actually had a more productive work force by this measure than the U.S. until very recently:
gdp per hours worked
So, despite France’s admittedly complex labor regulations, French workers are about as productive as American workers. And when they aren’t on vacation, they work roughly 40 hours per week, just like Americans do. It’s just that French society has decided it would rather be compensated in leisure time than in cash.
There’s little evidence that regulations like requiring overtime for work above 35 hours per week (or 40 for that matter) hamper employment or economic growth. The World Bank published a study in 2013 that surveyed the literature on labor regulations and their economic effects, and it found that mandated benefits like paid time off and a limited workweek have no real measurable effect on the efficiency of an economy. There’s far more evidence that laws in France that make it difficult or expensive to fire workers inhibits job growth, but that’s another question altogether.
http://fortune.com/2014/08/28/france-workers-work-week/

mardi 29 avril 2014

1720: Enfants, femmes et vagabonds sont arrêtés arbitrairement pour être expédiés dans la colonie du Mississippi

La colère parisienne couve depuis plusieurs semaines, voire depuis plusieurs mois, avant d'éclater le lundi 29 avril 1720. Des centaines d'artisans, de portefaix, de domestiques, de commerçants se rassemblent aux carrefours armés de bûches, pavés, bâtons, outils et épées en guise d'armes. Le gibier devient chasseur. La chasse aux archers du guet et aux exempts de l'armée est ouverte. Dès que l'un d'eux est attrapé, il est massacré. À la fin du jour, une dizaine de représentants de la loi font déjà la queue devant saint Pierre, et plusieurs centaines ont été blessés par la foule en colère. La rue Saint-Antoine et le pont Notre-Dame ont connu les plus sanglantes échauffourées. De Lisle, greffier au Parlement de Paris, donne l'explication de la colère populaire : "La populace s'était soulevée dans différents quartiers de la ville contre un grand nombre d'archers ou gens préposés pour prendre les vagabonds et gens sans aveu pour les conduire à Mississipi (orthographe du XVIIIe siècle, NDLR) parce que sous ce prétexte ils arrêtaient depuis quelques jours toutes sortes de personnes sans distinction, hommes, femmes, filles, garçons, et de tous âges, pour les y faire conduire aussi pour peupler le pays." 
Voici le fond de l'affaire, la raison de l'ire parisienne : la Compagnie des Indes (ou encore Compagnie de Mississipi) appartenant au financier John Law a besoin de centaines, de milliers de colons. Or, l'appel au volontariat ne donne pas grand-chose. La Compagnie a beau soudoyer les journalistes de son temps pour publier des articles vantant la vie de colon, le rêve américain ne prend pas. Un autre témoin du temps, Mathieu Marais, écrit : "Il semble que l'on veuille faire sortir tous les Français de leur pays pour aller là." S'il n'y a pas de volontaires, il y a toujours la possibilité de déporter les pauvres bougres croupissant dans les prisons ! Ils ne sont pas suffisamment nombreux ? Pas grave, c'est tellement facile de remplir les prisons. 

Des dizaines de milliers de SDF

Copain comme cochon avec Philippe d'Orléans, régent de France, John Law obtient la publication de l'ordonnance royale du 10 mars 1720 prescrivant l'arrestation de tous les pauvres hères de la capitale sans domicile fixe. Ils sont des dizaines de milliers dans ce cas ! À l'époque, les SDF grouillent dans la ville. Les archers du guet ne savent plus où donner de la tête. Mais cela ne suffit pas. Le 28 mars, une nouvelle ordonnance menace les domestiques, les gens sans aveu et les artisans qui agiotent rue Quincampoix d'être expédiés, eux aussi, en Louisiane et dans le Mississippi s'ils continuent à spéculer en bas du domicile de Law. Il faut dire qu'une spéculation effrénée se déroule dans la rue où les esprits enfiévrés par l'espoir d'un gain d'argent achètent et vendent les actions de la Compagnie des Indes. En une journée, des domestiques deviennent bien plus riches que leur maître, tandis que d'autres spéculateurs sont ruinés. Pour stimuler l'ardeur des archers et exempts, la Compagnie des Indes offre une pistole par personne livrée outre leur solde quotidienne de vingt sols. Inutile de dire que les arrestations se multiplient. Et tant qu'à faire, autant attraper des gosses pour ménager sa peine. D'où la colère des Parisiens.
À la date du 14 août 1719, dans le Journal de la régence, Jean Buvat écrit : "On tira des hôpitaux de Bicêtre et de la Salpêtrière cinq cents jeunes gens des deux sexes pour les embarquer à la Rochelle et les transporter au Mississipi. Les filles étaient dans des charrettes et les garçons allaient à pied, avec une escorte de trente-deux archers."
En septembre, Buvat note encore : "On apprit aussi de La Rochelle que les cent cinquante filles qu'on y avait envoyées de Paris pour être transportées au Mississipi s'étaient jetées comme des furies sur les archers, leur arrachant les cheveux, les mordant et leur donnant des coups de poing, ce qui avait obligé les archers à tirer sur ces pauvres créatures, dont six avaient été tuées et douze blessées ; ce qui avait intimidé les autres de telle sorte qu'elles se laissèrent embarquer." Les prostituées, très nombreuses à cette époque, constituent également un gibier très recherché. Jean Buvat indique encore que les autorités parisiennes ont offert la possibilité à 180 filles ramassées sur le pavé de Paris de se choisir un époux parmi les hommes de la prison du même prieuré. "Après laquelle cérémonie, on les fit partir liés d'une petite chaîne deux à deux, le mari avec la femme, suivis de trois charrettes chargées de leurs hardes, escortés par vingt archers, pour les conduire à La Rochelle et de là être transportés au Mississipi, dans l'espérance d'une meilleure fortune."

Arrestations arbitraires

On comprend que ces arrestations arbitraires et les déportations de masse révoltèrent le bon peuple de Paris. "Personne n'osait sortir pour ses affaires ou pour gagner sa vie, même les gens de métier et les domestiques dont plusieurs avaient été arrêtés, n'étant pas en sûreté hors de chez soi", ajoute Buvat.
Le mardi 30 avril, les émeutes reprennent. Des archers sont pris à partie rue du Roi-de-Sicile. L'un est tué et les autres blessés. Le procureur général du roi se rend au Parlement pour expliquer aux magistrats que les archers et les exempts ont reçu l'ordre "d'arrêter les vagabonds et gens sans aveu, dont le nombre augmentait tous les jours dans la capitale". Il admet aussi que des arrestations arbitraires ont pu être faites. Du coup, un projet d'ordonnance royale est rédigé à la hâte pour permettre aux personnes victimes d'une arrestation arbitraire d'être entendues dans leur prison par un commissaire ou officier de police, tous les jours à midi. Et c'est le garde des Sceaux, en personne, qui statuera sur le bien-fondé de la plainte. L'ordonnance prévoit aussi une réorganisation des conditions d'arrestation par les archers. Le lieutenant de police demande enfin aux corps des artisans et des marchands de Paris de lui fournir la liste exacte des "enfants, des garçons de boutique et des apprentis" afin d'éviter toute erreur lors des arrestations à venir. Ces décisions font revenir le calme dans Paris. Mais cela ne fait que déplacer le problème, car les archers et les exempts se mettent alors à écumer les campagnes ceinturant la capitale pour continuer à alimenter les colonies. Le 15 juin, une nouvelle ordonnance "portant défense d'arrêter et d'inquiéter les habitants de la campagne et gens de profession" est publiée. 
Le Point